Désir et impuissance ; beau, intelligent, original

Minjung Kim
Mountain (2014)
encre sur papier Hanji mûrier
Je voudrais écrire des choses belles, intelligentes et originales. Ca commence mal: cette phrase n'est ni belle, ni intelligente, ni originale. Désir et impuissance. Même l'ordre des priorités me pose problème: beau d'abord? Oui sans doute. Alors quelle est la phrase la plus belle que vous connaissiez? Pas facile hein? En me posant la question, je me rends compte que ce n'est pas ce critère que je mets en avant. Je n'ai aucune phrase belle à sortir de mon chapeau de petit poète et ancien lecteur (je ne lis plus, hélas). L'intelligence, n'en parlons pas, elle est impossible à définir. Reste sans doute l'originalité de la vision. C'est peut-être cet angle-là qui est primordial quand tout a été dit. 

Ainsi, la fin de Nocturne de Léon-Paul Fargue me plonge toujours dans d'étranges transes et le poème tout entier me fait frissonner:

Et peut-être qu’un jour, pour de nouveaux amis,
Dieu tiendra ce bonheur qu’il nous avait promis.

J'aime les poèmes qui me font rêver ou en tout cas partir ailleurs, quitter ce monde formel pour celui de l'émotion. Par exemple, je n'aime pas spécialement Vigny mais deux strophes de La Maison du Berger sont en bonne place dans le petit répertoire de ce que je peux réciter par coeur. J'y pense quand je marche dans le désert ou quand je navigue en pleine mer (deux situations où se vivent les mêmes sensations d'horizon, de fragilité et d'espoir)

Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente,
Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ?
Viens du paisible seuil de la maison roulante
Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront.
Tous les tableaux humains qu’un Esprit pur m’apporte
S’animeront pour toi, quand, devant notre porte,
Les grands pays muets longuement s’étendront.

Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre
Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ;
Nous nous parlerons d’eux à l’heure où tout est sombre,
Où tu te plais à suivre un chemin effacé,
A rêver, appuyée aux branches incertaines,
Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,
Ton amour taciturne et toujours menacé.

Vous êtes en train de marcher seul, perdu dans vos pensées, et vous scandez au rythme de votre pas: Les grands - pays - muets - longuement - s'étendront... Peut-être même allez-vous danser sur ce rythme 2-2-2-3-3, gauche-droite/gauche-droite/gauche-droite-gauche/droite-gauche-droite et on recommence..

Parfois l'originalité frise l'ésotérisme. Mallarmé navigue en permanence entre les deux mais il gagne souvent la bataille grâce à une lecture à double tranchant. Quand il raconte la mort du cygne sur un lac gelé, c'est en fait l'angoisse de l'écrivain devant la page blanche :

Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d’aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n’ont pas fui !

Saint-John Perse lui n'hésite pas, il enfourche l'incompréhensible, on en reste ébahi. Je me souviens avoir suivi paresseusement six mois de licence de lettres à La Sorbonne avec un prof qui prétendait détenir la martingale de Saint-John Perse et pouvoir tout expliquer. Je n'ai évidemment rien compris.

Et vous, Mers, qui lisiez dans de plus vastes songes, nous laisserez-vous un soir aux rostres de la Ville, parmi la pierre publique et les pampres de bronze ?

J'ai écouté récemment une analyse du texte de la chanson d'Alain Bashung La nuit je mens qui expliquait toutes les images et ellipses du texte par les événements personnels vécus par le chanteur. C'était impressionnant mais est-ce qu'on aime plus son texte pour autant?

La nuit je mens
Je prends des trains à travers la plaine
La nuit je mens
Je m'en lave les mains
J'ai dans les bottes des montagnes de questions
Où subsiste encore ton écho
Où subsiste encore ton écho

Je me souviens de moments de lecture intense de Proust, bercé par son mouvement de phrase comme par une douce vague, même si la vague est longue. Je me souviens de m'être dit : mais comment a-t-il pu avoir cette image en tête (dans La Prisonnière)?  

Lasse, résignée, occupée pour plusieurs heures encore à sa tâche immémoriale, la grise journée filait sa passementerie de nacre...

Comparer le temps qui passe à une ouvrière, une fileuse, une brodeuse ?... Alors qu'en fait il pense à son rapport aux femmes en général et à Albertine en particulier qui est là quelque part dans l'appartement...

D'ailleurs, la seule anecdote que je suis capable de raconter de Proust, c'est la seule histoire vraiment drôle que j'y ai trouvée :  oui, je sais que les fans trouvent Proust drôle, mais moi je n'ai ri qu'une fois dans les 7 tomes de La Recherche. Le reste du temps, j'étais trop absorbé. La marquise de Villeparis (La Rochefoucaud de naissance) était devenue très grosse avec l'âge. A l'une de ses soirées, un invité salue le marquis et lui dit "Je ne vois pas votre femme?" et le marquis lui répond : "Comme vous êtes aimable!"

Comme toujours quand on parle beauté, on en revient à Baudelaire qui occupe une place de choix dans mon petit panthéon des poètes mais ce qu'il écrit est-il vraiment beau? Il y a surtout de la musique dans ces vers et comme un balancement qui nous étourdit. Pas étonnant que Léo Ferré l'ait mis en chanson. Ci-dessous extrait de L'Invitation au voyage, pour lequel, dans  l'édition de 1857, Baudelaire impose typographie et mise en page pour accentuer ce balancement : "Il faut que l'œil soit flatté par une ordonnance aérée", écrit-il à Poulet-Malassis (drôle de nom pour un éditeur) :

Mon enfant, ma sœur,
    Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
    Aimer à loisir,
    Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
    Les soleils mouillés
    De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
    Si mystérieux
    De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

    Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
    Luxe, calme et volupté.

Tout le monde a glosé sur la virgule après "Luxe" mais quand même quelle invention géniale! Comme je me sens incapable d'une telle idée, j'ai décidé il y a longtemps d'écrire mes poèmes sans aucune ponctuation. Avec moi, la virgule baudelairienne, le lecteur la met où il veut !

Cela me fait penser à l'écrivain et pianiste Alessandro Barrico qui disait quelque chose comme: il y a de la musique dans les mots mais la musique est plus forte, elle n'a pas besoin de mots.

J'arrête parce que je me rends compte que je n'ai fait que dire des évidences et citer des textes ultra-connus. Mais il n'empêche: je voudrais écire des choses belles, intelligentes et originales. Ce sera pour une autre fois.

PS: pour en savoir plus sur ce sujet lisez mon petit essai sur l'art poétique

"Pardonne-moi Nicolas ! Pour un art poétique libre"

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Les souvenirs remontent à la surface comme des iules

Je fais un rêve, moi aussi (mais je ne suis pas seul)