Il faut "gérer" : quelle tristesse !
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| Barbara Hepworth - Sculpture with colour and strings (1939) - bronze, corde - © Bowness |
Le mot est tellement passé dans le langage courant qu'on n'imagine plus ce qu'il sous-entend mais, quand on y réfléchit, on est pris de vertige. Dans la vie, aujourd'hui, il faut tout "gérer" : son temps bien segmenté, sa santé et même son nombre de pas quotidiens, son couple caparaçonné derrière des principes protecteurs, ses enfants bien élevés à l'intérieur du cadre, ses relations triées sur des critères précis, son stress ou plutôt son bien-être pris en main, sa nourriture bio pesée au gramme près, ses projets classés par catégorie. Rien ne peut échapper à ce verbe issu du management : la vie n'est plus celle de l'amour mais celle de la gestion. On programme tout, on prévoit tout. Surtout ne pas être pris au dépourvu, toujours savoir quoi faire et à quoi s'attendre.
Quelle tristesse que de nous voir ainsi transformés en petits gestionnaires de l'existence, en comptables de nos gestes et de nos décisions ! C'est le modèle libéral et la toute puissance du concept de l'entreprise vue comme un corps social organisé qui ont déteint sur le citoyen. De là à imaginer que cet emploi du temps et son organisation des priorités seront gérés par l'intelligence artificielle, qui nous dira qui aimer et quoi acheter, il n'y a qu'un pas, déjà franchi par les sites de rencontres et les plateformes des technofascistes américains du GAFAM.
On peut très bien imaginer la vie du futur: le travail de production, de services et d'administration sera pris en charge par les robots, les économies ainsi dégagées permettant de payer les gens à ne rien faire. Alors, l'IA pourra s'occuper de notre emploi du temps, entre shopping et loisirs. Nous serons bien gérés et n'aurons plus aucun souci à nous faire. Le cancer sera dépisté avant même qu'il n'existe, la vieillesse deviendra un paradis des jours tranquilles, le cerveau renforcé de nano-robots palliant à toute déficience neurologique et le corps augmenté de prothèses bio-mécaniques pour pouvoir continuer à skier à tout âge sur des pistes artificielles construites au canon à neige. Chacun prendra sa pilule de prozac. Aidé par l'IA, tout le monde écrira de la poésie, jouera de la musique et peindra des tableaux en souriant béatement, les yeux dans le vague. On sera immortel et heureux. Certes, pendant ce temps, la planète Terre s'étouffera de nos immondices mais personne ne s'en préoccupera car dans l'histoire on a toujours trouvé une solution. Au troisième millénaire après Jésus-Christ, les pauvres seront morts sur une Terre exsangue et les riches envolés pour Mars.
Elle est pas belle la vie?
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